La lettre (février 2026)
Ô Ami-e sur la Voie
« A 17 ans à peine, écrit François Cheng, en Chine, au cours d’un voyage initié par mon père, nous nous trouvions sur le haut plateau de Qinghai, proche de la source du Huang He, le fleuve jaune. A voir l’eau qui coulait indéfiniment vers les plaines d’en bas pour former peu à peu le grand fleuve, lequel traverse tout le continent d’ouest en est avant de se jeter dans la mer, ma jeune âme naïve s’était alarmée : « Comment est-ce possible ? L’eau ne va-t-elle pas s’épuiser un jour ? » C’est alors que vint me secouer l’esprit la « révélation » qui me marqua à vie. Je m’avisais que si l’on s’en tenait au niveau terrestre, l’eau s’écoulant sans arrêt et sans retour, elle ne saurait échapper à terme au sort de l’épuisement complet. Mais si l’on intégrait la relation verticale entre terre et ciel, alors on comprenait qu’à mesure que l’eau s’écoule, une part d’elle s’évapore. Elle monte vers les hauteurs, se transforme en brume, en nuages, et, en temps voulu, retombe en pluie pour alimenter à nouveau le fleuve depuis sa source. Ainsi, rien ne se perd et tout se féconde ».
Une expérience marquante nous dit l’auteur qui le marque à vie, l’ouvrant à cette impermanence qui se dévoilait par ce flux continu de l’eau et de la fécondité de la grande Vie entre ciel et terre.
Quelle est l’expérience qui t’a marqué-e du sceau de cette profondeur et qui cherche en même temps inlassablement à s’ouvrir au grand jour et à emplir ton quotidien ?
Ami-e sur la voie, ne néglige point ces éclairs de lumière ou cette vaste transparence qui soudain transperce ta vie dans ses habitudes. Reconnais ce qui se présente à toi de manière fulgurante ou subtile et te met en contact avec cette dimension de toi-même dont tu t’es éloigné insidieusement en construisant ton existence. Graf Dürckheim parle d’une expérience au-delà de toute religion, il parle de Grande Expérience ou de toucher de l’Être, qui peut prendre des intensités variables passant d’un toucher ou d’un contact léger comme un effleurement à un éclair qui peut te faire perdre pied de la réalité. Une expérience universellement humaine, aussi il me semble impossible que tu n’en aies pas été touché.
« C’est une expérience, dit Graf Dürckheim, qui donne le fil d’or courant au travers de toutes les religions vivantes, et qui représente en même temps la clé la plus importante de la compréhension mutuelle entre les hommes ». Pour son disciple J. Castermane, « l’expérience d’être pleinement soi-même ne se révèle pas à travers un concept, elle se révèle dans le goût d’être pleinement soi-même ».
Ami-e sur la Voie, ouvre toi à ce goût d’être pleinement toi-même, mets-toi à l’écoute de Cela qui coule en toi, goûte le parfum de cette Vie qui prend conscience d’elle-même. Assieds-toi en zazen sans chercher ou attendre quoi que ce soit sinon de sentir ce qui va et vient de soi-même jusqu’à l’effacement de la perception elle-même, assieds-toi entre ciel et terre jusqu’à cet oubli dont parle Dôgen pour te rappeler à l’Être Essentiel.

Comme la lune illumine la nature
Ainsi elle éclaire mon coeur